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Et voilà, encore l’un de nos meilleurs acteurs et scénaristes qui nous quitte trop tôt, sans que l’on en ait entièrement fait le tour. Car le Batman de Luc Besson dans « Subway » ne semblait pas avoir encore abattu toutes ses cartes et il restait bien des zones d’ombre à éclaircir. On avait envie d’en savoir un peu plus quant à ses emportements feutrés dont il avait le secret, ses coups de sang (froid…) dans les quelques interviews qu’il distillait, toujours pince-sans-rire, toujours élégant.

 

Tout d’abord, il serait trop facile de cataloguer Jean-Pierre Bacri dans la catégorie « Ronchons » ou de le cantonner au rôle d’éternel râleur patenté du cinéma français des années 80, 90 et 2000. Il avait certes des choses à dire – beaucoup, même – mais plutôt que de passer pour le donneur de leçons de service, telle la vedette engagée dans de nobles causes mais qui condamnerait à tout va, d’abord pour se donner bonne conscience et surtout pour avoir le beau rôle (en France, les comédiens et chanteurs de cet acabit sont légions…), lui préférait l’humour et la dérision, à la façon d’un Pierre Desproges. Certains allaient même jusqu’à le comparer à Bill Murray, pour cette moue placide qui lui était propre, le côté renfrogné en plus…

Car Jean-Pierre Bacri s’est très vite imposé comme un acteur qui se rangerait dans une catégorie bien spécifique, celle de ces acteurs au tempérament bien trempé, à la nature cristalline et sans faux-semblant. À l’instar de Lino Ventura, Jean Gabin ou même Gérard Lanvin, l’ex-compagnon d’Agnès Jaoui a toujours mis en avant son caractère et qui il était vraiment.

S’il s’est d’abord servi de cet élément pour composer des personnages de policier, maquereau, gangster ou homme de main, dans des tas de seconds rôles, toujours marquants, pour Arcady, Besson, Pinoteau, Santoni, Lelouch ou Deray, il a su également cultiver cet art funambulesque, pour exceller dans la peau de losers lunaires et flamboyants, les pauvres types à la solde des âpretés du monde (« Escalier C », « Cuisine et Dépendances », « Un Air de Famille », « L’été en pente douce »).

 

 

 

En effet, il n’aura eu de cesse que de casser son image en s’abîmant dans des rôles peu flatteurs, mais qui au final lui auront permis de toujours remporter l’adhésion et susciter l’empathie. Car Bacri, c’est surtout cette vision de l’homme qu’il a sans cesse voulu gratter jusqu’à l’os, avec tous les personnages qu’il a eu l’occasion d’incarner, au théâtre comme au cinéma. Toujours plus humain, toujours plus bouleversant, dans cette somme de petits détails et d’anecdotes.

Les collaborations avec Agnès Jaoui, en tant que scénariste-dialoguiste ou acteur, ont pour la plupart d’entre elles été couronnées de succès et ont ainsi marqué durablement l’inconscient collectif (« Le Goût des Autres », « Comme une Image », « Place Publique »…). Mais peut-être auront-elles aussi nui à l’image de Jean-Pierre Bacri, avec ce sempiternel jeu de bougon devenu au fil du temps une marque de fabrique, une sorte de signature que l’acteur a fini par nous resservir tout au long des années 2000. Les spectateurs se déplaçaient dans les salles surtout pour voir et entendre Bacri asséner ses punchlines avec ce ton monocorde et cette expression de Droopy si caractéristiques.

De ces neufs collaborations avec Agnès Jaoui, il reste cependant des réussites et des évidences. Parmi celles-ci, « Parlez-Moi de la Pluie » en serait l’exemple le plus marquant. Probablement parce ce film ne cherche plus à épater avec ses dialogues et ses échanges imparables entre acteurs, ce sens de l’orfèvrerie et des phrases ciselées. Non, c’est un film moins tapageur et beaucoup plus juste, sur les relations humaines et les faux-semblants, éternelles marottes du couple Bacri-Jaoui, au cinéma comme à la ville ; une sorte de lâcher-prise où les deux auteurs s’oublient un peu pour mieux saisir l’air du temps et la véracité des sentiments. Ça n’est d’ailleurs pas pour rien si ici, la réalisation est fluide, invisible. On n’est plus dans de la compétition de dialogues d’haltérophile et d’effet appuyés et ce cinquième film reste à ce jour le plus abouti, mais surtout le plus beau.

 

 

 

Les quelques films qui suivront ne seront plus que des bonus ou des variations sur le même thème. C’est en même temps hilarant et troublant de voir Jean-Pierre Bacri se concocter des rôles, toujours avec une certaine délectation masochiste, dans lesquels ses personnages sont le plus souvent des hommes faibles, parvenus, imbus d’eux-mêmes et égoïstes.

Les autres rôles qui vont lui être proposés lui donneront une image plus baroque et parfois à la lisière de l’abstraction (« Cherchez Hortense », « La vie très privée de Monsieur Sim », « Tout de suite maintenant », « Grand Froid » ou le sublime et méconnu « Adieu Gary »). Preuve, s’il en fallait une, que Jean-Pierre Bacri fut un acteur complet, à sa façon et tout en nuance.

Pour son tout dernier rôle au cinéma dans « Le Sens de la Fête » en 2017, rétrospectivement, lorsque l’on revoit le film de Olivier Nakache et Eric Toledano, on assiste à un baroud d’honneur ou une sorte de pot-pourri de tout ce qui fait Bacri, de tout ce qui donne envie de le voir et encore plus de l’entendre dans un film. Cette gourmandise à laquelle on adhère lorsqu’il va se moquer toujours avec tendresse de ses interlocuteurs ou comment il parvient si bien à nous parler des autres.

 

 

 

Ce n’est pas qu’il semble revenu de tout, qu’il soit cynique ou résigné, mais sûrement que Jean-Pierre dans la vraie vie et le Bacri dans les films voulaient nous parler de la douceur insoupçonnée qui pouvait aussi se nicher dans les dysfonctionnements du monde et dans les relations entre les personnes.

Peut-être tout simplement de la pudeur…

 

Photo à la Une : Georges Seguin (Fnac des Ternes 2007 – CC BY-SA 3.0)

 

 

 

    Photographe, auteur, poète et machine à remonter le temps, avec une cape de mousquetaire toujours portée un peu de biais.

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