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Certains se parfument comme on porte un habit joli, signé, reconnaissable, arborant un code, une franchise sociétale, une appartenance. Mais ne voulant ni aller chercher plus loin que le fait de sentir bon et de paraître présentable en communauté, et n’accordant pas non plus une quelconque importance au sens premier de la fragrance aspergée sur la peau, certains donc négligent l’essentiel, le plus important. Qu’est ce que le parfum ? Que signifie-t-il ? Doit-il être une extension de soi, un accompagnateur mondain ou une réelle valeur ajoutée à notre personnalité ?

 

Longtemps, le parfum a été rare, cher, inédit, un luxe destiné aux plus fortunés et aux plus raffinés. Les onguents, les pommades, les essences, les élixirs… Autant de décoctions dont les apothicaires et divers empoisonneurs des rois détenaient les secrets jalousement gardés. Encore plus loin, l’origine du parfum est orientale et plus exactement sumérienne… D’abord des encens pour des lieux de culte, devenus ensuite cosmétiques et enluminures olfactives pour sacrer les corps royaux.

Il y eut ensuite à l’orée du siècle dernier des maisons de couture prestigieuses qui mirent tout en œuvre pour célébrer leur nom avec ce qui pourrait être perçu aujourd’hui comme des produits dérivés. Des parfums de haute tenue, des jus qui seraient un prolongement d’une identité souveraine en la matière. Ce fut l’avènement de l’ère des nez, ces alchimistes secrets, ces funambules éthérés et leurs concoctions raffinées et miraculeuses au service de marques les plus prestigieuses. Caron, Patou, Molinard, Fragonard, Guerlain… Plus récemment Annick Goutal ou Serge Kurkdjian. Il en existe des centaines d’autres encore qui réalisent des petits chefs d’œuvre, ces cathédrales enfermées dans du verre.

Mais tout cela s’est démocratisé. L’entrée dans l’ère industrielle aidant, avec le commerce comme valeur économique majeure de ce 20ème siècle, ainsi que des autres à venir, le parfum, comme tout ce qui pouvait être rare auparavant, s’est vulgarisé. Désormais, la parfumerie est avant tout une histoire de gros sous et des groupes comme L’Oréal, qui possèdent des enseignes prestigieuses telles Ralph Lauren, Yves Saint Laurent, Lancôme, Armani, Cacharel, entre autres, n’ont que faire d’apporter de la poésie avec leurs flacons écoulés dans le monde par millions d’exemplaires. Ils vendent juste des noms, des marques pour la masse.

Alors oui, il existe maintenant moults parfums en tous genres, à prix raisonnable, diffusés par des enseignes, des groupes qui, à grand renfort de communication et de slogans, vous feront croire que porter Bleu de Chanel ou J’adore de Dior est le comble du chic, tellement ces petites bouteilles pourtant sorties à la chaîne sont issues de noms prestigieux qui jadis rayonnaient comme l’exception. Aujourd’hui, ce ne sont juste que des logos imprimés sur des sacs dans la rue, déclinés en copie et photocopiés au kilomètre. Des acteurs et des réalisateurs « bankables » qui se prêtent au jeu le temps d’une campagne de publicité à budget pharaonique, pour faire croire, à défaut de sentir bon, que de s’asperger de l’eau de toilette « Machin », c’est très cool, tendance ou chic.

On note aussi depuis quelque années l’apparition de ce que l’on appelle les parfums « de niche », dits parfums à la diffusion plus rare et réservés à quelques boutiques exceptionnelles. Il est donc désormais de bon ton pour des noms tels que Dior, Chanel, Guerlain, Armani ou Tom Ford, d’avoir aussi son étagère où proposer pour des sommes à partir de 200 euros, ces fameux parfums rares, secrets et inédits. On est là encore dans une démarche commerciale et un rien malhonnête. Derrière le flacon, il y a des communicants et dans le flacon, il n’y a pas l’ivresse, mais seulement des odeurs dans l’air du temps qui se superposent comme des millefeuilles, composées en moyenne de 350 composants.

Et pour tous ces autres parfums qui sortent chaque année, les fameux best sellers qui s’écouleront en masse aux fêtes des pères, à Noël, aux anniversaires, pour la modique somme de 50 ou 60 euros, il y a des équipes entières qui réfléchissent, avec leurs études de marché, à ce qui se vendra le plus l’hiver prochain pour les fêtes. Malgré tous ces chiffres et ces statistiques, il y a encore des nez talentueux au service de la masse, apportant leur savoir-faire, mais sans poésie ni audace, ou si peu, tant diluées pour créer des odeurs acceptables, mais vides de passion, de noblesse et de cœur. Des produits, juste ce qu’il faut pour que cela puisse coûter un prix raisonnable tout en préservant un peu de ce qui reste de prestigieux pour tous ces noms re(connus).

Certains donc se parfument comme cela. Le simple prolongement de la douche et du geste « pchit-pchit » qui s’ensuit, émanation mécanique du réflexe de paraître toujours propre, lisse et convenant. Les citronnés, les agrumes, le vétiver en boucle, depuis que le parfum a pris un nouvel essor dans les années 80, avec aujourd’hui l’arrivée du bois de Oud synthétique à toutes les sauces, jusque dans les déodorants de supermarché comme Axe.

… Et puis il y a les autres… Ceux qui recherchent une odeur particulière qui serait bien plus qu’un simple parfum, mais plutôt le fruit d’un travail savant, talentueux, voire d’un univers, un souvenir, un royaume. Des créations plus radicales où le nez serait toujours le même depuis des années à œuvrer pour une volonté plus cohérente, avec jamais plus de 50 composants, de faire jaillir de ses éprouvettes un nouveau jus. Une mélancolie que l’on se traine depuis toujours, sur laquelle on voudrait pourtant coller un visage, une identité, un lieu.

Serge Lutens eut une démarche inédite pour approcher ce monde de la parfumerie. Il est un cas d’école, une énigme. Il y eut à l’origine de cette aventure comme une sorte de malentendu. Au delà du principe de faire commerce, Serge Lutens a toujours voulu raconter quelque chose. Des histoires qui jailliraient à chaque fois que l’on sentirait ce qui se dégage du flacon. Revenir à l’essentiel, aux fondamentaux, en utilisant des produits comme la myrrhe, l’ambre, le cuir, le santal… Tout ce qui était utilisé il y a fort longtemps en Orient, en particulier par les Sumériens…

A 14 ans, avec son physique de Peter Pan, il a tout d’abord été apprenti coiffeur. Même si ce ne fut que sur une très courte durée, il ébranla quelques clientes du salon où il travaillait en leur proposant ses idées de coiffures radicales. La fameuse frange courte qui scella son destin. En fait, Serge Lutens n’a jamais voulu être coiffeur. Il n’a jamais voulu vraiment travailler dans la mode non plus. Il a toujours souhaité fuir les conventions, les habitudes, les acquis et les certitudes.

Né dans le nord de la France, issu d’un milieu modeste, un monde fort éloigné de celui qui est le sien aujourd’hui, Serge Lutens a toujours cultivé son propre monde, avec ses codes et ses règles. De nature timide, il est parvenu à se créer son univers particulier, exclusif et secret. Un univers pour lui, où il vit, rêve et crée. Homme de lettre, de cinéma, d’histoire et de goût, ce monde du parfum est venu à lui par hasard sans qu’il ne le recherche vraiment. Son imaginaire est assez puissant pour qu’il puisse concrétiser ses chimères en les expliquant à d’autres qui prennent le relais et pourront exprimer les motifs que cet amoureux de Marrakech a dans la tête.

Serge Lutens a d’abord approché la mode par le biais de la photographie, du maquillage et ensuite d’une collaboration avec la maison Dior, ainsi que des magazines de mode renommés. C’est avec Shiseido, cette illustre marque japonaise de cosmétiques et en tant que son directeur artistique qu’il invente son tout premier parfum qui très vite deviendra un classique, Féminité du Bois. A une époque où c’était l’Iode ou les odeurs sucrées, poudrées qui prévalaient dans les rayons, Serges Lutens, quant à lui, conçoit une promenade mystérieuse dans un sous-bois où le cèdre compose tout le parcours. Mais ce n’est qu’à la fin des années 90 qu’il devient sa propre marque comme parfumeur, avec cette boutique mythique et magique qui apparaît sous les arches du Palais Royal.

Aborder un parfum de Serge Lutens, c’est accepter la mise en abyme. Ce sont tous les sens qui réagissent. Les souvenirs qui affluent. La Fille en Aiguille, Cuir Mauresque, Vierge de Fer, Arabie, Tubéreuse Criminelle, ne sont pas que de simples fragrances qui accompagneraient vos vêtements, vos déplacements, une simple enveloppe olfactive servile et domptée. Par le nom dont est baptisée d’abord chacune des créations, il y a cette idée de chapitre et que toutes participent d’une longue et belle histoire. Porter un de ces parfums, c’est l’avoir compris et l’accepter comme ce qui ressurgit en vous, un vieil ami que vous ne pensiez plus jamais revoir. Il est clair que chaque parfum proposé est une expérience et un choc.

Pour les fans de Philip K. Dick ou du film adapté Blade Runner, on pense aussitôt à cette société, La Tyrell Corporation, qui crée des implants pour les Androïdes, une mémoire sélective… Lutens est donc ce magicien qui nous invente des mémoires, quand chaque capuchon ouvert ou chaque parfum répandu nous invite, nous téléporte. Rare est cette sensation émanant d’une expérience olfactive. Ce ne sont pas des propositions ou des accessoires. Chaque nom sur l’étiquette, riche de sens, de souvenir, de référence, doit se fondre dans votre propre chimie et votre personnalité.

Serge Lutens est un artiste et chacune de ses créations rappelle un moment de sa vie, un lieu, une action. L’univers est personnel et pourtant il nous parle et nous invite. Cette même façon franche, claire comme un trait que l’on dessine au milieu d’une feuille blanche. Ambre Sultan, Fumerie Turque, Daim Blond, De Profundis, Rose de Nuit, Vitriol d’œillet… Derrière ces noms s’ouvre à chaque fois un nouveau décor où Lutens ne cherche pas à vous refourguer ses créations à grand renfort de slogans publicitaires idiots ou de voix off débilisantes, qui en parlant Anglais devrait rendre les « produits » encore plus attractifs (A niou fwagwince by Diyo, fow mèèn).

Toutes les créations Serges Lutens se suffisent à elles-mêmes et la communication faite dessus est un bouche à oreille, un étonnement de la part de celles et ceux qui découvrent Serge Noir, Chypre Rouge, Chergui, Musc Koublaï Khän ou Un Bois Oriental sur la peau de celle ou celui qu’ils embrassent. De la magie, sans doute, de la poésie, sûrement… Autant d’odes et de chants lancés dans le néant que les plus rêveurs d’entre nous sauront forcément rattraper. Des souvenirs, d’autres vies peut-être, Serge Lutens est sans nul doute le plus proustien des parfumeurs, celui qui sait parler le mieux de ce que nous sommes vraiment.

 

 

Pour aller plus loin

 Dévoreur Hubertouzot

 Hubert Touzot : Photographe dévoreur d’images

 

 

 

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