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PARTIE II

 « Les corps amoureux »

 

 

CHAPITRE I

 

Paris, c’est une brune…

C’est la deuxième fois que je rencontre la capitale. La première fois, il pleuvait et tout semblait gris. Cette grande dame paraissait tellement triste. J’eus l’impression de voir une vieille femme assise au bout d’un banc, en train de donner à manger aux pigeons.

Ça n’est pas encore tout à fait l’été. L’air est doux. Je me trouve dans un état flottant. Une impression sereine, voluptueuse, comme si la ville toute entière allait me protéger et me défendre. Cette fois-ci, la dame arbore de biens différents atours. J’ai maintenant l’image d’Annie Duperey habillée d’une robe rouge et légère, qui se prend pour Marilyn Monroe dans le film « Un éléphant, ça trompe énormément ».

Et puis il y a ce bruit récurrent. Un bourdonnement résumant tous les moteurs en marche, la foule. J’ai dans la tête cette chanson de Taxi Girl. Daniel Darc en train de scander : « Eh mec, c’est paris, tu m’entends ? P-A-R-I-S, Paris, respire le bon air mais fais gaffe quand même. Tous les jours, des mômes meurent d’en avoir respiré un peu trop… ! »

Je ne sais pas du tout ce qui va se passer maintenant. Un cycle s’est terminé. Niort est derrière et là, se dressent devant moi tous les possibles. J’ai trouvé cette place de commis de salle dans un restaurant situé dans le 9ème arrondissement, le quartier de l’Opéra. Lorsque je descends du taxi devant la devanture en boiserie peinte en vert, je peux voir sur ma droite le palais Garnier, majestueux. Bien qu’il n’ait pas encore été imaginé par J.K Rowling, je me sens un peu dans la peau de Harry Potter qui découvrirait Poudlard pour la première fois, tout émerveillé.

Avec mes deux grosses valises marronnasses en moleskine et mon allure d’ahuri, je prends conscience du lieu où je vais travailler, où je vais vivre désormais, ce monde, cet univers. Moi le gastéropode, l’huître qui enfin va  s’ouvrir plus que de raison.

 

 

CHAPITRE II

 

L’aventure…

Pour un jeune adulte provincial et de surcroît timoré, qui ne sait pas encore ce qu’il peut faire exactement avec un autre garçon et comment se servir de ses orifices, son sexe, ses mains, son corps, Paris, plus qu’une grande ville anonyme, devient alors peut-être, sans doute même, un immense champ d’investigation, d’expérimentation, un laboratoire sur plusieurs hectares.

Je n’ai pas conscience de ce que je suis encore. Je me laisse juste porter par l’instinct. Et j’accepte tout cet enchaînement de cause à effet, sans réfléchir ou sans remettre en cause ce qui m’arrive. Je suis homosexuel, sans trop savoir ce que cela signifie exactement. J’ai décidé d’accepter ce que je pense être une évidence, sans me soucier de l’aspect pratique. Je n’ai pas encore de mon vivant rencontré vraiment un autre individu répondant aux critères invoqués.

Quels critères, déjà ? Ah si, Jean-Yves et Sylvain, à l’école hôtelière, tous deux représentants et presque clones d’un genre générique en soi, avec leur allure apprêtée, leurs ongles manucurés et cette manie détestable d’utiliser « La » aussi bien pour le féminin que le masculin, ou encore de mettre l’article devant chaque prénom (La Bruno, La Chantal, La Pascal…).

Par le biais de la télé, on nous représentait toujours le même genre d’homosexuel catalogué directement comme « folle ». Je me souviens de Jacques Chazot, par exemple, une espèce de dandy à mèche arborant un foulard autour du cou, le bras en équerre et le poignet cassé. Dans des films que je regardais plus jeune avec mes parents au cinéma, à la télé, dans lesquels Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo ou Lino Ventura, ces figures de la virilité standard et absolue de l’époque, se retrouvaient toujours à un moment donné en face de l’un de ses représentants, toujours maniéré à l’excès.

J’avais conscience que ces mignonneries surannées ne se trouvaient pas du bon côté du manche. On riait toujours à leur dépend, d’un rire mauvais et exutoire. C’était encore le règne du mâle alpha et il valait mieux pour tout le monde, agréger ce concept. On pouvait aussi lire entre les lignes, qu’il fallait bien faire avec, mais que ces « personnes » étaient faibles et pathétiques.

En ce qui me concerne, je ne vois pas trop pour l’instant l’étape d’après. Enfin, pour être très honnête, je l’imagine quand même un peu… Cette peau noire que je remarque désormais un peu partout dans cette grande ville cosmopolite. Je vais d’ailleurs très vite me découvrir des talents cachés de cochon truffier, qui renifle à une certaine distance tout ce qui possède un fort taux de mélanine.

Mais ces garçons que j’avais vu en photo dans ce magazine Gay Pied, nus, noirs et beaux, existaient-ils vraiment ? Ils invoquaient en tout cas bien plus de chaos en moi. J’étais devenu une crêpe Suzette retournée, une tarte Tatin explosée. Ils parlaient à mon fort intérieur, provoquaient des chatouillements dans mes hanches, dans le bas de mon dos et rien que le fait de les évoquer ne serait-ce qu’en pensée, me faisait bander. Mais bon, chaque chose en son temps.

Je n’ai pas de recul vis à vis de cette idée, des désirs qui me hantent. Pour l’instant, je ne pense même pas à cet état projeté dans la réalité. Ma famille et mes amis ne sont pas présents dans mes réflexions et ne sont jamais associés à cette vérité. Ce n’est pas à l’ordre du jour. Ça n’est pas une priorité. Je ne veux pas leur mentir, les faire souffrir, encore moins les mettre dans l’embarras. C’est juste que je ne pense rien à ce sujet.

Je sais juste qu’être ce que je crois être, est un tabou et peut être souvent perçu comme un truc crapoteux, dégeulasse. Mes parents, mon frère ou ma famille, lorsqu’ils évoquent le sujet, ne semblent pas être très au fait sur la question et se comportent toujours de manière irrationnelle et maladroite. Quelque chose les dérange, au-delà même de la représentation de deux hommes faisant l’amour. Cela ne peut être qu’inconcevable, hors norme, impossible ; « Ah, les pédés, quelle horreur, quelle honte, quel déshonneur… »

Un peu comme si cette libido était apparue d’un seul coup quelque jours auparavant. Comme si l’on pouvait encore nier en bloc tant de siècles d’histoire, parce qu’un beau jour les religions monothéistes avaient décrété qu’il ne fallait plus s’enculer entre hommes… L’amnésie, l’hypocrisie et l’inculture crasse régnèrent alors jusqu’à aujourd’hui, en une mélasse compacte répandue sur les vastes étendues du monde. La plupart de ses habitants, englués dans ce limon, vivent en étant figés et ne se contentent pour vivre que de respirer.

Ma naïveté m’a appris tout cela… Mais il faut d’abord que j’en sache un petit plus sur moi. Car pour l’instant, la page est blanche et ne comporte uniquement qu’une entête.

Après tant d’années passées dans cette France cloisonnée, sans air et sans perspective, où chacun vit dans la peur terrible que quelque chose lui tombe sur la tête à tout moment. On préfère alors entretenir cette léthargie collective et de temps à autre se rassurer en se défoulant sur de bien commodes boucs émissaires. Des moutons parmi tant d’autres, sacrifiés pour contenter les dieux et éviter leur colère.

Une ville provinciale qui sent l’amidon et l’eau de javel. Il y a ces petits parterres de fleurs sur la place principale. Les gens dans les rues semblent tous marcher au ralenti. Des existences bercées au rythme du programme télé, des lapalissades ou des « vous viendrez boire l’apéritif samedi ? ». Une province où l’on se dit « bon, à tantôt, on ira en ville ! » ou bien encore « bonjour, je vais prendre deux chocolatines, s’il vous plaît », « Tu as barré la porte ? », « Non ne marche pas là, je viens de passer la since »…

Tout juste quelques semaines passées à Paris et je perds déjà très vite toutes mes habitudes provinciales. mes expressions, mon rythme. Mes idées préconçues se dissolvent… Et je deviens cet anonyme parmi tant d’autres, qui marche dans les rues et qui va, comme ça, au hasard.

 

 

CHAPITRE III

 

Names, names, names sweety !!

Avec mes premiers pas dans ce nouveau monde, les jouets et les pâtisseries de mon enfance vont être vite remplacées par des formes plus turgescentes et voluptueuses, ainsi que par des boîtes de nuit et des bars où l’on ne trouve que des garçons « Bonsoir les garçons »… Mais pour l’instant, je ne suis encore qu’un puceau sans aucune interaction entre ses désirs et son corps.

Première leçon, je dois apprendre à séduire.

Et ça n’est pas l’énergie qui manque autour de moi… Je me sens un peu comme dans un verger où personne n’a encore mis les pieds. Ah si, je vois Adam là-bas, qui me regarde, l’œil concupiscent. Tout en se masturbant en de grands gestes amples, il me fait signe de la tête pour que je le rejoigne. C’est tentant mais je vais m’abstenir encore aujourd’hui.

Il faut juste que je revienne avec un panier et que je cueille ces fruits avec méthode. En sortant, je croise Ève à qui je demande où elle va. Elle me répond par un doigt d’honneur puis me sort : « j’vais chez ta mère, on va se faire une tarte aux pommes ! ».

Ma silhouette de bouteille d’Orangina trimballée vaille que vaille a fini par se changer en bouteille de Coca Cola. J’ai finalement perdu cet aspect de poire en grandissant et je suis devenu un jeune homme aux traits plus précis. Un regard brun, rêveur mais intense, surtout sans lunettes. La démarche s’est affirmée. Elle est désormais souple et vive.

En débarquant de mon train Corail, j’affichais encore cet aspect pas très folichon du petit bébé à sa maman, la coupe de cheveux vendue avec, pile non incluse. Avec ma prochaine émancipation, je vais progressivement me transformer, passant par une refonte physique, capillaire et surtout vestimentaire totale. En moins d’une année, je deviens un autre.

Du garçon tartignole et boudiné dans ses sweats et ses pantalons de velours New Man et Henry Cotton, j’avais pourtant sous l’influence de Thierry et Philippe su capter les tendances du moment, réinventées par leurs soins. Mais cette garde-robe faisait peut-être encore son effet à Niort, mais plus à Paris.

Je découvre cette fois vraiment La Mode, incarnée à l’époque en particulier par Jean-Paul Gaultier et Marithé & François Girbaud. Et je développe une addiction totale aux vêtements. Mes sens s’aiguisent et je deviens en quelques mois hyper pointu dans ce domaine. Lors de mes pérégrinations, je visite une à une toutes les boutiques qui proposent les grandes marques et mes goûts penchent tout de suite pour les créateurs. Au début, je dois avouer que c’est un peu confus. J’imagine qu’en superposant des pièces de tissu couteuses, je vais attirer l’attention et l’admiration. C’est en partie réussi… pour l’attention, en tout cas.

Mes amis et mes parents, qui me voient encore assez régulièrement les week-ends, lorsque je retourne à Niort, sont les témoins muets de cette fulgurante et radicale métamorphose. L’adolescent un peu tarte prend de l’assurance et devient un mirliflore se pavanant sur les boulevards, accoutré comme un épouvantail.

D’un naturel peu économe, je dilapide méthodiquement mes premières paies dans des achats vestimentaires coûteux. Un salaire, qui dès le 4 du mois, peut passer intégralement dans l’achat d’une paire de chaussures, d’une veste Yohji Yamamoto ou d’un pantalon de chez Comme Des Garçons. Heureusement que je n’ai pas de loyer à payer et que je peux également compter sur les pourboires assez généreux des clients du restaurant. Je me constitue ainsi une garde-robe assez conséquente. Je deviens un vrai « Sapeur » zaïrois…

Les après-midi, Je vais recenser toutes les boutiques de luxe en quadrillant Paris, rue par rue. Par la Galerie Vivienne, où se trouve Jean-Paul Gaultier, je remonte le passage pour débouler un peu après sur la Place des Victoires. Il y a Thierry Mugler sur la gauche, dans un petit espace. Juste avant, Claude Montana. Heureusement, je n’aime pas du tout les silhouettes pseudo-futuristes qu’il propose… Je prends ensuite la rue Etienne Marcel et là c’est le trio de tête de mes créateurs préférés…

Je passe tout mon temps dans ces endroits, comme d’autres dans des églises, littéralement happé par ce que je vois. Le spectacle silencieux des vêtements sur leurs cintres, attendant d’être adoptés. Boulevard Raspail, Matsuda ; Rue du Dragon, Comme Des Garçons Shirt, Avenue Montaigne, Jil Sander… Je veux tous les connaître, les rencontrer. Et nous sommes encore à la fin des années 80… Les créateurs belges Martin Margiela ou Ann Demeulemeester, mes futurs chouchous, n’ont pas encore fait leur apparition dans le décor.

Une religion, une drogue, une philosophie de vie, le vêtement de créateur devient un frère, un ami, un amoureux de substitution. Il est toujours là lorsque vous en avez besoin. Il ne vous trahit jamais, ne vous trompe pas, vous rassure, vous protège, reste sagement dans son coin tant que vous ne le sollicitez pas. Il ne peut vous parler mais pourtant vous comprenez tout ce qu’il ressent. C’est une alchimie totale, de l’amour pur. Non, ce n’est pas un chien, c’est un vêtement…

 

 

 

Photographe, auteur, poète et machine à remonter le temps, avec une cape de mousquetaire toujours portée un peu de biais.

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