12 juillet 1518. Frau Toffea ouvre le bal. Elle ne le sait pas, mais elle est le « patient zéro » d’un mal étrange : la « manie dansante ». Elle se trémousse, seule dans les rues, pendant six jours et six nuits, jusqu’à en avoir les pieds en sang et malgré les supplications de son mari. « Elle était en proie à une détresse absolue » (p. 77). Dix jours plus tard, ce sont près de 400 danseurs qui emboitent son pas.

 

La vue d’autres danseurs, pris par cette transe angoissée, suffit à propager le mouvement. Au départ, on crée un espace pour ces danseurs étonnants. On recrute même un orchestre de professionnels chargés de les faire danser. Mais très vite, l’angoisse monte. L’anxiété croît à la hauteur de l’impuissance des observateurs de cet étrange spectacle. On se met à parler de châtiment divin, de sortilège de sorcière. Alors on change son fusil d’épaule : les estrades sont démontées, les musiciens interdits et les danseurs envoyés à Saverne, assister dans sa chapelle à une cérémonie en l’honneur de Saint Guy, protecteur des épileptiques et des malades atteints de chorée. Les danseurs fous sont chaussés de rouge et disposent d’une petite croix. Après cette procession, l’épidémie décroît.

Déjà au IXème siècle, on parlait de guérisons miraculeuses à Kolbeck en 1017 et on compte une vingtaine de cas entre 1200 et 1600. Mais celui de Strasbourg, sans doute parce qu’il a eu lieu après l’invention de l’imprimerie, est le mieux documenté. Cette maladie, la chorée de Sydenham, est identifiée par Thomas Sydenham, l’hyppocrate anglais, un médecin britannique du 17ème siècle. Il s’agit d’une maladie infectieuse aux streptocoques qui atteint le système nerveux central, une infection avec fièvre et mouvements involontaires des muscles et des extrémités dus à des contractions. Aujourd’hui, la chorée de Sydenham est répertoriée par la médecine comme une infection survenant après une angine à streptocoques non traitée.

 

 

En 2008, un historien, John Waller, propose une autre lecture du phénomène. Selon lui, il s’agit d’une hystérie collective liée au contexte historique de famine. Une manifestation géante d’un ras-le-bol social après des années de famine. Une danse furieuse aux raisons psychologiques… Avant de sortir dans la rue et de se mettre à danser, Frau Toffea avait jeté son bébé dans la rivière à la demande de son mari : la période d’allaitement étant terminée, ils n’avaient plus les moyens de le nourrir.

D’autres personnes, elles aussi dans des situations effroyables, s’approchent, la regardent et se mettent comme elle à danser. En février 2018, l’écrivain Jean Teulé décrit et explique les faits dans son ouvrage « Entrez dans la danse ». Il dépeint cette misère en citant des exemples, comme ce couple mangeant leur enfant ou des habitants errant autour des hôpitaux pour récupérer les excréments des lépreux, « pour avoir quelque chose à bouffer. Ils en étaient là. ». Danser aurait été pour eux une façon de craquer, d’exprimer leur extrême détresse, rendus fous par la misère et la mort de leurs proches.

 

 

Certains osent un parallèle entre ces manies dansantes et les rave parties monstres d’aujourd’hui, au cours desquelles les danseurs peuvent se déhancher dans un état second, au risque de tomber d’épuisement. Il existe cependant des différences fondamentales : l’usage de drogues récréatives, même si Jean Teullé évoque l’hypothèse d’une intoxication à l’ergot de seigle, « la moisissure de seigle, du LSD à l’état pur ». Mais les clubbers sont probablement plus euphoriques que les choréomaniaques terrifiés du Moyen-Âge et « on ne peut pas danser avec ça parce que ça diminue l’afflux sanguin » précise l’écrivain dans une interview à Europe 1.

 

Référence électronique

✓ Jérôme Lamy, « John Waller, Les danseurs fous de Strasbourg. Une épidémie de transe collective en 1518 », Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 134 | 2017, mis en ligne le 26 mai 2017. Lien : Cahiers d’Histoire

Danse macabre de Strasbourg en 1518 : Jean Teulé s’attelle à l’une des plus étranges épidémies recensées

 

 

 

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