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Contemporain de la Nouvelle Vague mais suivant résolument une voie singulière, Michel Deville s’est amusé avec sérieux, en quelque trente longs métrages, à expérimenter et explorer les ressources infinies de l’imaginaire et du sentiment amoureux (« Ce soir ou jamais », « Benjamin ou les Mémoires d’un puceau »). Libre et inventif (« Le Paltoquet », « La Lectrice »), il donne libre cours à son pessimisme dans des films politiques (« Le Dossier 51 ») et des adaptations sombres et vénéneuses de récits policiers (« Eaux Profondes », « Péril en la Demeure »).

 

LE JEU DE L’AMOUR ET DU CINÉMA

Le lundi treize avril mille neuf cent trente et un
Souriant je suis né
Ce n’est pas vraiment
Un événement Extraordinaire
Pourtant j’étais fier
De commencer ma vie par un alexandrin

 

C’est dans « Vous désirez ? », un de la douzaine de recueils de poèmes publiés par Michel Deville, que l’on trouve ce faire-part de naissance dont le caractère ludique reflète un des aspects de son art.

Il est donc l’exact contemporain de Chabrol, de Godard, de Truffaut, et a fait ses débuts à moins de trente ans avec « Ce soir ou Jamais », sans toutefois appartenir à la Nouvelle Vague. Il en partage néanmoins l’esprit, avec son tournage rapide, son refus de l’intrigue, sa révélation de jeunes comédiens, sa légèreté d’esprit et son goût des jolies femmes, comme s’il appliquait la définition de Jean-George Auriol souvent attribuée à Truffaut : « Le cinéma, c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes ».

Deville, avec ses deux premiers films (le deuxième sera « Adorable Menteuse »), réussit l’exploit de réconcilier trois tendances affirmées de la critique française de l’époque. « Positif » avec Gérard Legrand, « Présence du Cinéma » avec Michel Déon, puis Claude-Jean Philippe, les « Cahiers du Cinéma » avec Jean Douchet, puis Luc Moullet, célèbrent le nouveau venu. Pour Douchet, « il réussit cette alliance réputée impossible : une comédie typiquement française dans un style de comédie américaine ».

 

DE L’AUDACE, ENCORE DE L’AUDACE

Deville se forme à l’assistanat aux côtés d’Henri Decoin à partir de « La Vérité sur Bébé Donge », quand il a tout juste vingt ans. Il apprécie l’éclectisme de son mentor, sa maîtrise technique, son admiration pour Hollywood et son goût des actrices. Il va pourtant construire une œuvre singulière, riche en expérimentations, d’une variété parfois déroutante et propre à interloquer certains commentateurs friands d’étiquettes. Il saura rallier les suffrages tant de ses confrères (Césars pour « Le Dossier 51 » et « Péril en la Demeure ») que de la critique (Prix Delluc pour « Benjamin ou les mémoires d’un puceau » et « La Lectrice » ; Prix des Critiques pour « Le Dossier 51 », « Péril en la Demeure » ou « La Maladie de Sachs ») et du public avec de grands succès comme « Benjamin… » ou « Eaux Profondes ».

Il est d’usage, et non sans raison, de distinguer dans sa filmographie une dizaine d’œuvres écrites avec Nina Companeez, puis, après des collaborations diverses, une dizaine d’autres avec Rosalinde Deville, mais les motifs d’inspiration et la diversité des projets révèlent une création plus complexe que cette approche binaire. Chez Deville comme chez Resnais, la forme fait partie du propos et la façon de raconter l’histoire est aussi importante que l’histoire elle-même. Ce sont deux expérimentateurs qui éloignent le cinéma français de sa veine réaliste dominante (voire naturaliste) avec leur désir de surprendre, et avant tout de se surprendre eux-mêmes, qui est comme le moteur de leur créativité.

Tous deux accordent une place primordiale au texte, à l’image, à la musique, en une concordance fructueuse avec les autres arts. Resnais privilégiait pour la musique des partitions originales, et Deville, le plus souvent, des œuvres déjà enregistrées en choisissant un ou deux musiciens pour chaque film dont l’œuvre est intimement liée à la tonalité du récit, sans être jamais pléonastique (Bellini pour « Raphaël ou le Débauché », Rossini pour « L’Ours et la Poupée », Schubert et Bartók pour « La Femme en Bleu », Saint-Saëns pour « Le Mouton Enragé », Bizet pour « L’Apprenti Salaud », De Falla pour « Eaux Profondes »).

 

À CONTRE-PIED (DE NEZ)

Ses premiers films sont placés sous le signe de Marivaux et de Musset, comme autant de jeux de l’amour et du hasard. Tous contemporains, ils évoquent les XVIIIème et XIXème siècles. Dans « Ce soir ou Jamais », les personnages s’aiment mais n’osent se le dire, alors ils font semblant de ne pas s’aimer. Dans « L’Ours et la Poupée », l’un des meilleurs rôles de Brigitte Bardot, brillante, désinvolte, écervelée, l’héroïne poursuit un homme (Jean-Pierre Cassel) de ses assiduités. Nulle surprise à ce que ses personnages se retrouvent en costumes du XVIIIème siècle (Benjamin) ou du XIXe (Raphaël). Avec ce dernier film, encore écrit avec Companeez, l’atmosphère se fait plus sombre, comme avec « Le Mouton Enragé » ou « L’Apprenti Salaud », où affleurent la cruauté et le cynisme comme si un contemporain plus dur faisait irruption dans l’univers du metteur en scène.

Toujours en dehors des modes, des snobismes, des coteries, il va désormais organiser son travail autour de trois axes bien définis par le critique Yannick Mouren. D’abord les défis que lui présentent des œuvres apparemment inadaptables. « Le Dossier 51 », un récit de Gilles Perrault qui est un recueil de fiches, de notes de service, de rapports dans le monde de l’espionnage, sans possibilité d’identification ; « La Lectrice », mise en images de l’imaginaire d’une jeune femme lorsqu’elle est en train de lire le roman de Raymond Jean ; « La Maladie de Sachs », la fiction documentée de Martin Winckler, portrait diffracté d’un médecin vu par des narrateurs différents.

 

EXPÉRIENCES ET JEUX DE L’ESPRIT

Dans une autre série se retrouvent des films réalisés à partir de contraintes formelles comme on en trouve dans les œuvres de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) signées Perec, Calvino ou Roubaud. Ce sont tous des scénarios originaux, comme celui de « La Petite Bande », où le cinéaste se prive de la parole pour narrer l’escapade en France d’un groupe de jeunes Anglais ; ou celui du « Voyage en Douce », fugue de Géraldine Chaplin et Dominique Sanda dans le Midi de la France, à partir d’éléments proposés par quinze écrivains ; ou encore de « Nuit d’été en ville », huis clos où un couple (Marie Trintignant et Jean-Hugues Anglade) se débat avec ses problèmes ; et aussi de « La Femme en Bleu » avec son intrigue minimaliste : un homme à la recherche d’une femme vêtue de bleu (Michel Piccoli, Lea Massari).

Un troisième groupe de films est constitué d’adaptations de polars qui tournent autour de la manipulation et du voyeurisme, de « L’Apprenti Salaud » au « Mouton Enragé », d’« Eaux Profondes » à « Péril en la Demeure », du « Paltoquet » à « Toutes Peines Confondues ». Par le biais de récits policiers, Deville retrouve son goût pour les mécanismes fictionnels et le principe de jeu. C’est son esprit ludique qui lui fait opter pour la fragilité des intrigues, pour le balancement entre frivolité et gravité, pour les ellipses et un rythme souvent allègre. Il l’avoue lui-même : « Je n’aime pas ce qui se prend trop au sérieux ; c’est un trait de mon caractère ».

Est-ce ce balancement entre l’être, le paraître, entre la réalité et les apparences, qui le rend si proche des comédiens dont il tire le meilleur d’eux-mêmes ? En quarante-cinq ans de carrière, de 1960 à 2003, c’est tout le gotha du cinéma français (et nombre de découvertes) qui a donné chair aux rêves et aux fantasmes du cinéaste. Si le film de ses débuts, « Ce soir ou Jamais », était un modèle de musique de chambre, le magnifique antépénultième « Un monde presque paisible » fait montre de la même précision, de la même justesse, de la même simplicité pour évoquer le retour à la vie de rescapés des camps dans un atelier de confection parisien. Un maître de la sophistication peut être aussi celui du plus grand dépouillement.

 

Michel Ciment

 

Michel Deville

 

 

« Rétrospective Michel Deville » à la Cinémathèque Française, du 09 au 26 mai 2019

 

 

 

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