Son oeuvre la plus aboutie fut le N°5. Avec l’alchimie parfaite de ses 80 ingrédients, Coco Chanel a réinventé le parfum comme elle a révolutionné la mode, en y insufflant la même modernité, la même audace, la même liberté. L’histoire de cette création est palpitante. Ce parfum fut l’objet, entre les années 20 et 40, d’une véritable guerre entre Coco Chanel et ses associés, les frères Wertheimer. Tous les éléments d’un film noir y sont réunis : les hauts dignitaires nazis, le tout Paris de la collaboration, des espions américains et allemands, l’ombre de Churchill.

 

Plus qu’un parfum, le N°5 de Chanel est un mythe. Immortalisé par Marilyn Monroe qui confiait s’en « vêtir » la nuit, ce « jus », lancé en 1921, resta jusqu’au début du XXIème siècle le parfum le plus vendu au monde. Pour autant, derrière l’alchimie révolutionnaire imaginée par Ernest Beaux – il a été le premier à utiliser une matière de synthèse, les aldéhydes – une fragrance moins délicate se dégage de ce parfum iconique. Des effluves sombres et vénéneux, exhalant rancœur et revanche, à l’image de la guerre que Coco Chanel, en redoutable femme d’affaires, mena contre ses associés, les frères Wertheimer, en particulier sous l’Occupation.

 

« Mlle Chanel, qui avait une maison de couture très en vogue, me demanda pour celle-ci quelques parfums. Je suis venu lui présenter mes créations, deux séries : 1 à 5 et 20 à 24. Elle en choisit quelques-unes, dont celle qui portait le no 5 et à la question « Quel nom faut-il lui donner ? », Mlle Chanel m’a répondu : « Je présente ma collection de robes le 5 du mois de mai, le cinquième de l’année, nous lui laisserons donc le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur ». Je dois reconnaître qu’elle ne s’était pas trompée… »

 

Pour développer la commercialisation encore artisanale du N°5, qui connaît le succès dès son lancement, « Mademoiselle » s’associe en avril 1924 à Pierre et Paul Wertheimer, les patrons de la maison de cosmétiques Bourjois. L’accord stipule que 90 % des revenus sont versés aux producteurs et distributeurs et 10 % à la créatrice.

La manne est belle, trop sans doute pour que Chanel ne se sente pas lésée. Aussi, dès le début, cherche-t-elle à reprendre le contrôle d’une société de parfums qui lui assure l’essentiel de ses revenus. Pour cela, elle va user des pires expédients : les lois d’aryanisation mises en place en 1941 par le régime de Vichy, dans lequel, du reste, elle a ses entrées. Parmi ses ami(e) s et appuis, elle peut compter notamment sur Josée de Chambrun, la fille de Pierre Laval, Xavier Vallat, commissaire aux questions juives, ou René Bousquet.

Sans parler du nouvel amour de Coco Chanel, rencontré au Ritz, le baron von Dincklage, officier de l’Abwehr. Reste que les Wertheimer, réfugiés aux Etats-Unis dès 1940, ont pour eux un homme de confiance qu’ils ont placé à la tête de la société, qui s’avéra être un homme de poids : l’avionneur Félix Amiot, chargé de fournir des appareils à la Luftwaffe.

Si les faits de cette sombre affaire sont connus, le récit en quatre actes qu’en livre Stéphane Benhamou est non seulement captivant, mais aussi fouillé et minutieux. Sans tomber dans le dossier à charge, comme le fit le journaliste américain Hal Vaughan quand il publia « Dans le lit de l’ennemi » (Albin Michel, 2012), le réalisateur livre un récit n’omettant aucune pièce ni archive, analysées et contextualisées par des spécialistes. Du bel ouvrage, donc, autour d’une création au parfum de soufre.

 

Source : Christine Rousseau pour Le Monde

 

 

 

 

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