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C’est dans la même veine que des séries télé telles que « Oz », « Deadwood », « The Wire » (« Sur Ecoute »), « Carnival Row », « The Sopranos » ou « Rome », toutes diffusées sur HBO et devenues des références en la matière, que se situe « Six Feet Under ». Il faut dire que dès 2000, la chaine câblée envoie du très lourd, avec tous ces programmes inventifs, audacieux et précurseurs, chacun dans son thème.

 

Et il faut admettre que ses concurrentes directes auront bien du mal à donner le change. HBO va ainsi rayonner pendant au moins dix ans, sans aucune ombre au tableau ni adversaire digne de ce nom pour venir lui disputer sa place. Quant à Alan Ball, le créateur de « Six Feet Under », il avait fait sensation au cinéma deux ans plus tôt avec son film « American Beauty », une fable grinçante qui disséquait au microscope la société américaine et ses grands thèmes inusables, entre famille, sexe, argent et mort.

Avec cette série en cinq saisons, Alan Ball souhaite approfondir encore ces mêmes sujets, mais en poussant au maximum tous les curseurs. Ce qui l’intéresse avant tout, cette fois-ci, c’est d’aborder plus particulièrement le thème universel de la mort. Alors quoi de plus logique pour cela que de situer l’histoire de « Six Feet Under » au sein d’une famille à la tête d’une entreprise de pompes funèbres. Tout va donc s’articuler autour du quotidien de la famille Fisher. Et chaque épisode obéira au même rituel, avec en ouverture le décès d’une personne différente.

Dans « Six Feet Under », on assiste ainsi à un festival de morts atroces, voire absurdes ; cette grande roue de la fortune pour chacun de nous, et la mort qui la fait tourner. Cette dernière a en plus de l’humour à revendre. Avec cette série, en parallèle à l’évocation de la vie privée des divers personnages, nous découvrons tout ce qui tourne autour de l’activité de pompes funèbres, entre l’accueil des familles endeuillées, l’embaumement et les différentes étapes de la préparation des corps.

Dès le premier épisode de la saison une, Alan Ball nous met à l’aise avec le sujet central de la série et il est donc hors de question pour lui d’édulcorer les aspects les plus durs de cette profession et de tout ce qui s’y rattache. Alors rien ne nous sera épargné. Il va nous falloir affronter la grande faucheuse droit dans les yeux…

La force de cette histoire, racontée de façon « balsacienne », avec moult détails et une précision d’antomologiste, c’est qu’en même temps qu’elle nous saisit, nous foudroie, elle ne cherche jamais à nous intimider pour autant. On suit le parcours de chacun des personnages, dans tous les cas de figure, de l’insignifiant, du détail trivial aux grandes étapes de sa vie. On va ainsi les suivre jusqu’au bout, jusqu’à leur propre mort aussi.

 

 

 

C’est ce qui rend cette série si précieuse et bouleversante, finalement. Car jamais cela ne s’était produit, dans la trajectoire d’un récit conçu pour la télévision. On peut bien-sûr perdre tel ou tel personnage en route, ou nous laisser le bénéfice du doute concernant le destin de chacun. Mais ici, non. Chaque personnage est écrit, détaillé, de telle manière qu’il devient à la longue une extension de nous-même.

Dès le tout début du premier épisode de la saison une, le personnage dont on peut raisonnablement penser qu’il est central, meurt dans un accident de voiture. Le ton est donné. Dès lors, on ne pourra plus s’appuyer sur aucun rempart ni aucune référence. Chacun des épisodes constituera une expérience immersive dans la vie de ces gens, avec leurs qualités, leurs défauts, et jamais rien ne nous permettra de penser que quoi que ce soit leur est acquis.

Ce qui apporte également tout son sel à « Six Feet Under », ce sont ces morts qui parlent aux vivants, avant que ceux-ci ne trépassent à leur tour. Cette idée, qui n’est pas forcément originale, va pourtant servir, tout au long de la série, de passerelle entre les personnages et eux-mêmes, finalement. Quand on se ment en permanence, qu’on élude certaines questions, pour remettre à plus tard le moment où il faudra forcément les affronter, on prend le risque de se retrouver dans une impasse dont il sera impossible de s’échapper.

Notre présence en ce bas monde est brève et la lisière entre vie et mort est aussi mince que du papier à cigarette. Il faut donc tâcher de regarder les choses en face le plus vite possible, pour éviter de souffrir aussi longtemps qu’il nous en sera possible.

La famille Fisher, tout d’abord perçue comme dysfonctionnelle, va se révéler finalement bien ordinaire, à tel point que le mimétisme et l’empathie nous sautent à la figure très rapidement. Alan Ball et ses scénaristes prennent le temps d’exposer tous les sujets qui leur tiennent à cœur et rien n’est laissé au hasard. Tour à tour, on déteste chacun des personnages pour en préférer d’autres, avant que ceux-ci ne tombent également en disgrâce, pour finir par revenir sur le podium.

Au final, on tremble pour chacun d’eux, tant il est clair qu’au fil des épisodes, ils deviennent des proches. Car cette famille pourrait être la vôtre, avec tout ce que cela comporte de mensonge, de lâcheté, d’hypocrisie, d’arrogance et de faux semblants. Et on se reconnaît aisément dans tous ces traits de caractère. Rarement une série aura aussi bien dépeint l’être humain dans ce qu’il a de plus organique. Et rien ne nous sera épargné jusqu’au final. Seule certitude à la fin : c’est de toute façon toujours la mort qui a raison.

Avec « Six Feet Under », le créateur de la série ne se concentre pas seulement sur le scénario. Ce sont aussi des formes qui sont inventées. Et ces formes qui s’expriment, sont belles. À commencer par les fondus qui ne sont pas noirs mais blancs. Cela confère à l’ensemble un certain détachement, comme pour nous prévenir… « Attention, ne vous attachez pas trop à tout ce que vous vivez, que vous voyez ou que vous aimez. Votre passage sur terre est bref. Concentrez-vous alors sur l’essentiel. »

Alan Ball instille également de la facétie dans ses récits, avec des ruptures de ton, des inserts étonnants, comme par exemple ces séquences de comédies musicales. Il y a bien-sûr la musique du générique et le son de la clarinette qui, là encore, apporte une certaine légèreté, voire une dissonance, au sujet qui va être traité. Dans ce générique, cette imagerie s’y matérialise sous la forme de symboles forts, à commencer par ces deux mains qui se lâchent en une gestuelle gracieuse et élégante, puis la représentation de la mort, avec la morgue, le cimetière, le cercueil, la pierre tombale et le corbeau, l’ultime témoin de tout cela…

Ce qui prédomine finalement et qui rassure, c’est la douceur et la délicatesse avec lesquelles on nous explique que cela ne sert à rien de s’évertuer à trop vouloir se cramponner, et qu’il faut savoir lâcher prise, quand le moment l’exige. Certains diront que c’est la manière protestante de voir les choses et de les appréhender au mieux.

Reste qu’arrivé à la conclusion des cinq saisons et de leur ultime épisode, on se sent triste de quitter des personnages qui nous ont semblé si familiers, mais en même temps apaisé, libéré d’un poids. Les derniers plans sont tellement magnifiques qu’on pleure, bien-sûr, mais probablement de soulagement. Claire quitte le foyer pour enfin partir vivre sa propre existence. Dans le rétroviseur de sa voiture, on voit un instant Nathaniel, en joggeur, courir sur le trottoir comme il le faisait si souvent, puis on le dépasse et sa silhouette s’estompe. Il disparaît.

Apprendre à continuer à exister malgré tout, sans nos chers disparus, et vivre heureux, coûte que coûte, en attendant la mort. Cette ineffable, surprenante, irrévérencieuse et ponctuelle mort que l’on appréhende avec tant d’interrogations. La série « Six Feet Under » aura en tout cas tenté de répondre à toutes nos questions.

 

 

 

 

    Photographe, auteur, poète et machine à remonter le temps, avec une cape de mousquetaire toujours portée un peu de biais.

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