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PARTIE I

 « Niort, Niort… Niort, deux minutes d’arrêt, Niort ! »

 

 

CHAPITRE VI

 

Duvet et voix qui mue (suite)

Ma puberté est survenue bien après celle des autres garçons de mon âge et j’ai gardé longtemps cette tête de gros poupin mal dégrossi. Un décalage qui a induit en moi cette façon si particulière de voir les choses. On vous place sur des rails et vous n’avez de cesse que d’en sortir… Ce que l’on prend pour de la maladresse n’est en fait qu’une incompréhension totale du monde dans lequel vous êtes né.

J’avais longtemps souhaité être un extra-terrestre que ses vrais parents auraient oublié lors de leur passage sur cette planète. Ainsi abandonné, j’aurais été trouvé derrière un talus, dans les bois, par mes futurs parents terrestres adoptifs. Mon frère n’était pas loin de la vérité, tout compte fait…

À l’âge de trois ou quatre ans, en 1972-73, j’étais fasciné par un dessin animé japonais que l’on me laissait regarder à la télévision : le Prince Saphir. Un personnage de garçon androgyne, très efféminé, mais qui s’avérait être en même temps très courageux et aventureux. On le voyait sans arrêt se battre en duel, arborant des collants blancs tout en affichant un visage précieux et des postures assez peu viriles.

Il était d’ailleurs étonnant qu’à cette époque qui sentait un peu le renfermé, personne n’ait rien à redire sur ce personnage de fiction qui parfois se travestissait pour tromper l’ennemi. Je me souviens aussi de cette phrase scandée comme un leitmotiv : « Le Prince Saphir est une fille ! »

Tout cela n’était finalement pas étrange, mais plutôt trouble, et résonnait très fort en moi, comme si une vérité lointaine, insondable, semblait m’être adressée. Je n’avais bien entendu pas encore les clés de tout cela, mais je me posais néanmoins moult questions. Non pas que j’eus le souvenir de vouloir préférer le costume de la fée princesse à celui du cow-boy, mais je pressentais pourtant que tout n’était pas aussi simple.

Dans un schéma parental classique, il y a d’un côté la mère et puis normalement, pas très loin, le père. La douceur et la rondeur sont représentées par la maman, quand l’équilibre parfait exige du papa, au contraire, un caractère plus autoritaire, avec des angles et un cadre.

Mon père, un homme assez grand, les cheveux courts et argentés, avait des yeux verts métalliques. Il me faisait peur. Il ne disait jamais rien. C’était pour moi une figure presque abstraite, un panneau de signalisation m’indiquant les limites que je ne devais en aucun cas dépasser. Pour l’enfant que j’étais, hyper émotif, sensible et paranoïaque, avec ce besoin d’être constamment rassuré, mon père n’était pas exactement l’idéal de tendresse et de chaleur dont je pouvais rêver.

Il ne constituait pas non plus un quelconque modèle standard, comme le sont en général tous les pères pour leurs fils, ni même une référence sur laquelle j’aurais pu m’appuyer, eu égard aux (nombreux) doutes qui pouvaient m’assaillir, ou à tout ce qui se dressait face à moi. Je voyais ma vie jusqu’à lors comme une forêt sombre qui me suivait à chaque pas que je faisais. Ne pouvoir compter que sur ma mère pour l’intendance mais pas pour le reste, cela allait forcément connaître un jour son point de rupture.

J’étais cet ourson en chocolat rempli de guimauve. Mon père n’avait qu’à me regarder ou mieux encore, car c’était souvent le cas, ne pas être là et être simplement évoqué, comme une menace sourde, et il n’en fallait pas plus pour me glacer d’effroi et réfréner le moindre acte de désobéissance.

La période « ado » chez mon frère fût beaucoup plus ardue que mes quelques tentatives de rebellion en bubble gum. Lui, il se prenait pour un dur, un vrai, du genre qui se bagarre ou qui se rêve en terreur du pâté de maisons. C’était une tête brûlée et il cherchait sans cesse querelle.

Quant à moi, j’étais son exact contraire. Plus lâche et plus sournois, je me contentais juste de toiser les gens, avec des regards à la François Mitterrand. Ce mélange d’arrogance et de mépris était sans doute pire encore, surtout pour les professeurs à l’école. Avec eux, je pouvais me montrer impertinent, voire insolent. J’avais cette manière de leur répondre qui les énervait très vite. Je n’avais en fait aucune considération pour eux, car je ne les voyais pas comme des puits de savoir ou d’intelligence, mais plutôt comme des perroquets qui se contentaient de répéter année après année leurs cours gravés dans le marbre. Ils me semblaient tous terriblement ennuyeux.

 

Mes parents appartenaient à cette génération d’après- guerre, dite des baby-boomers. Peut-être la dernière qui, sans réfléchir, se contentait de reproduire les mêmes schémas éducatifs que s’étaient déjà bornés à mettre en pratique leurs propres parents, qui eux-mêmes répétaient la façon dont s’étaient comportés les leurs, et ainsi de suite…

La cellule familiale, avec d’un côté les adultes et leurs affaires d’adultes, et de l’autre les enfants et leurs enfantillages. On traçait une séparation bien marquée, fondée sur l’invective, les moqueries et l’humiliation, en guise de laisse.

Il était par exemple impensable d’évoquer avec les enfants ou les adolescents les grandes questions de la vie. L’interactivité entre les deux partis se résumait ainsi à des banalités d’usage. On faisait des enfants, mais on n’essayait pas pour autant de comprendre ce que l’on avait engendré. On mettait des êtres au monde en les laissant se développer tout seuls. On faisait surtout entièrement confiance au système scolaire, sans sourciller ; un système qui sentait le moisi, la craie et l’humidité.

On nous apprenait bien-sûr les bonnes manières, la politesse, le respect et toutes ces petites choses qui maintiennent un semblant de sociabilité. Mais en ce qui me concernait, c’était à la télévision, aux livres et à la culture en général qu’incombera la lourde tâche de me révéler et de m’apporter une réponse à la grande question : qui suis-je ?

Mes parents étaient fleuristes et nous occupions un appartement juste au-dessus du magasin. Tout s’articulait d’ailleurs autour de cet univers floral et commercial. Même mon frère, vers 17 ans, se retrouva également à travailler avec eux. Les fleurs étaient partout. C’était toute leur vie, leur raison d’être, leur sacerdoce. Moi, je contemplais tout cela de loin.

Ils employaient aussi des apprenties ou des vendeuses. Je ne leur accordais aucune attention, hormis lorsqu’elles me servaient de victimes. J’adorais leur faire peur en me cachant, affublé d’un de mes masques de monstre. Je les espionnais et j’attendais le moment propice où elle devaient se rendre dans le grenier qui servait de réserve. Je restais là, dissimulé dans l’obscurité, jusqu’au moment où elles arrivaient pour prendre du matériel. Je me dressais alors stoïquement devant elles, en silence. Quel plaisir de les entendre hurler, agitant leurs bras en l’air, parcourues de spasmes. Je dois avouer que ça me réjouissait au plus au point. J’étais perçu comme un garçon pas très net, certes, mais pour moi, c’était comme une grande victoire sur la vie.

Quant à mon frère, il ne leur faisait pas peur. Bien au contraire… Dans son cas, il s’agissait plutôt de pulsions plus naturelles qui l’amenait à toutes les draguer, puis les consommer sans rien laisser au hasard.

 

Je développais un sens unique pour la décoration de ma chambre. Cette pièce bunkerisée où je passais le plus clair de mon temps, était tapissée jusqu’au plafond de posters, d’affiches de films et de photos. Se superposaient ainsi en un patchwork frénétique « Massacre à la Tronçonneuse », « Evil Dead », « Alien » ou « L’Exorciste ». Et personne ne s’en inquiétait d’ailleurs plus que ça.

Paradoxalement, je n’eus jamais le goût de torturer des insectes, pris par des pulsions sadiques assez courantes à cet âge. Non, là encore, c’était plutôt l’apanage de mon frère, qui était adepte de ce genre de sévices, comme par exemple de balancer de la peinture en spray sur d’énormes araignées qui pullulaient dans notre jardin, pour ensuite y mettre le feu. Il adorait voir ces corps à huit pattes en flammes tenter de fuir désespérément durant quelques secondes. Je crois qu’il était fan du film « Le Vieux Fusil ». Je mettais cela sur le compte de ses goûts musicaux, entre AC/DC, Motorhead et Plasmatics.

Moi, je vouais plutôt une fascination pour les choses étranges que je ne voyais jamais dans la « vraie vie ». Je rêvais en secret d’avoir un monstre comme ami. Me sentais-je monstre moi-même ou étais-je investi de l’absolue nécessité de devoir me démarquer coûte que coûte ? Ce dont je me souviens, et je peux l’affirmer aujourd’hui, c’est que j’avais compris très vite le besoin que ressentaient les autres enfants de vouloir déjà paraître « normaux » et de ressembler à leurs proches ou à un modèle affirmé et validé comme tel.

C’est donc très tôt que viscéralement, je rejetais le concept de la normalité et de l’acceptation de l’effacement. Noir plutôt que gris et rouge plutôt que marron. Mais un rouge vermillon… Celui du sang et des parures que l’on porte sur les épaules. Du noir absolu, celui des Abysses et de la nuit. Et puis aussi la couleur de l’argent et de l’or, pour mon big bang sans cesse renouvelé.

Lorsqu’on me demandait quel métier je souhaitais exercer quand je serai grand, je pouvais répondre, de manière clinique, prêtre, architecte ou encore chanteur de variétés, acteur comique, méchant dans un épisode de James Bond, seigneur Sith, styliste de mode, photographe, tueur à gages… Ces vocations diverses me venaient à l’esprit, au gré de ce que je regardais à la télé ou au cinéma, puis disparaissaient aussi vite qu’elles étaient apparues, une nouvelle lubie chassant la précédente.

Je ne pratiquais aucun sport. Je détestais le concept même de la compétition et je refusais l’idée d’être le plus fort, de me battre et de jouir de ma victoire sur autrui. A cet âge-là, on n’a pas encore conscience que la part féminine qui est en nous a déjà pris le dessus et submergé les quelques petits talus de masculinité qui émergeaient encore.

L’engouement hystérique de cette foule qui hurle lorsque le ballon est envoyé dans la lucarne, au grand dam d’un gardien de but contrit, m’a toujours fait horreur. Football, tennis, cyclisme, course automobile… Plutôt me pendre avec une chaussette.

En revanche, curieusement, je me surprenais souvent à rester devant la télé et contempler le spectacle de ces athlètes noirs qui couraient comme des surhommes en mouvant leur corps de super-héros. J’étais d’ailleurs un grand consommateur de tous ces périodiques remplis de ces personnages en collants bien moulants… Je devais sans doute associer ces musculatures hypertrophiées, dessinées sous tous les angles, à celles dont je pouvais me délecter à la télévision. Les raisons primitives de tout cela m’étaient encore inconnues.

Si je n’avais pas de copains à cette époque, c’est parce que je préférais, par défaut, la compagnie des filles. Je sentais que je pouvais exercer sur elles une sorte de pouvoir. Je parvenais facilement à les faire rire ou à les faire pleurer, en leur racontant des horreurs sur leurs parents. Je n’avais pas d’attirance pour ce qu’elles représentaient, mais leur fréquentation était plus douce et nuancée. Je leur trouvais beaucoup de points communs avec ma façon d’être et de réagir.

Je crois que je me suis souvent conduit en pervers narcissique à leur endroit, en instaurant entre elles et moi de curieux chantages affectifs. C’était moi, le prince Saphir…

 

 

Pour aller plus loin

Hubert Touzot : « La Pudeur » (Episode 01)

Hubert Touzot : « La Pudeur » (Episode 02)

Hubert Touzot : « La Pudeur » (Episode 03)

 

 

 

Photographe, auteur, poète et machine à remonter le temps, avec une cape de mousquetaire toujours portée un peu de biais.

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