« Dahu Production » est une entreprise bâtie de toutes pièces par un jeune savoyard passionné de montagne et de vin, Guillaume Bodin. Totalement néophite en matière de réalisation et de production, c’est un homme qui aime raconter des histoires d’hommes et de femmes passionnés de terroir comme lui. Autodidacte, il a su se donner les moyens, à force de courage et de ténacité, de réaliser son projet, un film documentaire sur les vignerons qui pratiquent la biodynamie. « La Clef des Terroirs » sort en 2011 et connaît un beau succès. Il remporte deux grands prix : « Oenovidéo » et le « Trophée Vin Santé Plaisir ». Il est également sélectionné pour partir en Californie, au « Santa Barbara International Films Festival » en 2012, avant d’être diffusé sur « Ushuaïa TV » en  2012 et 2013. Le film a connu un certain succès à travers le monde, avec plus d’une centaine de projections et une édition DVD au Japon, ainsi que des projections en Inde, en Chine, au Canada…

Le deuxième film de Guillaume Bodin, « Insecticide Mon Amour », a lui aussi reçu deux prix en 2015 au festival Oenovidéo, celui du Public et le Prix Spécial du Jury. Il traite de l’impact des produits chimiques sur l’environnement, fruit d’une enquête de plus de deux ans. A noter que ce film est projeté au cinéma depuis le 4 novembre dans plusieurs salles françaises, l’occasion d’ouvrir le débat, d’échanger, de réfléchir et de se rencontrer.

Instant City a souhaité en savoir plus sur ce qui anime Guillaume Bodin : est-ce son engagement en faveur d’un développement durable, la réalisation et le cinéma, ou tout simplement une volonté de militer, via le 7ème art, en faveur d’une agriculture plus respectueuse de la planète ? Pour mieux comprendre cet homme hors du commun, nous lui avons posé quelques questions auxquelles il a accepté de répondre.

 

 

INTERVIEW

***

 

IC : Bonjour, Guillaume Bodin, vous avez 28 ans. Vous êtes passionné de montagne et de vin. A 21 ans, après des études en œnologie dans la région de Mâcon, vous faites un break et partez vivre une année en Nouvelle-Zélande. A votre retour en France,  vous tournez un film « La Clef des Terroirs » qui sortira en 2011, est-ce exact ?

GB : Je n’ai pas exactement fait un break en Nouvelle-Zélande car je travaillais dans les vignes (en bio et biodynamie) et en cave. Cette escapade de neuf mois m’a permis de voir que les vignerons néo-zélandais étaient bien mieux fédérés entre eux que les Français et qu’ils parlaient ouvertement de l’agriculture biologique et biodynamique. Certains d’entre eux étaient déjà en avance sur ce que nous faisions à l’époque en France. En rentrant, l’idée de réaliser un documentaire sur ce mode de culture a germé tranquillement et c’est ainsi que j’ai monté mon premier projet de film alors que je travaillais à l’année chez les frères Bret, des amis vignerons en biodynamie dans le Mâconnais.

IC : Qu’est-ce qui a motivé la création de l’entreprise « Dahu Production » ? Avez-vous emprunté des fonds pour l’achat de matériel et pour tenir financièrement le temps du tournage ?

GB : Dès le départ, j’ai effectué des démarches pour obtenir une bourse « Défi Jeune » du Ministère de la Jeunesse et des Sports. L’idée de cette bourse est de lancer des jeunes sur des projets et de les installer professionnellement dans ce secteur d’activité. Petit à petit, je me suis retrouvé double actif, les 3000 € de la bourse m’ont permis de décoller et comme les banquiers rigolaient à l’idée de me prêter de l’argent alors que je n’avais aucune formation dans ce milieu et qu’ils n’y connaissaient rien non plus, j’ai autofinancé « La Clef des Terroirs » grâce à mon activité d’ouvrier viticole et en créant des sites internet pour des amis vignerons.

IC : Comment vous êtes-vous formé à la réalisation de documentaires ?

GB : Le Défi Jeune m’a permis d’avoir une demi-journée de formation en tournage avec un réalisateur de vidéo institutionnelle et une autre demi-journée de montage avec lui. Ensuite j’avais ma propre caméra donc j’ai commencé à tourner, à regarder ce qui me plaisait le plus, à visionner quelques tutoriels sur internet et à monter mes premières vidéos à l’instinct… J’ai eu la chance de rencontrer à la fin du tournage de « La Clef des Terroirs » Jean-Noël Roy, un des réalisateurs des grands directs de la télé des années 60, avec qui je me suis lié d’amitié. Lors du montage, j’allais régulièrement à Paris lui montrer mes ébauches pour avoir son point de vue et il m’a permis de faire un documentaire beaucoup plus grand public que ce que j’aurais réalisé seul !

IC : Occupez-vous un emploi actuellement ou bien vivez-vous uniquement des ressources de « Dahu Production » ? Quel est le chiffre d’affaire ? Quelles sont les ressources de l’entreprise ?

GB : Je n’occupe plus d’emploi depuis bientôt 2 ans, le chiffre d’affaires de « Dahu Production » est très limité, heureusement que j’ai quelques droits d’auteurs de « La Clef des Terroirs » qui sont tombés à point nommé pour finir le tournage de « Insecticide Mon Amour » mais pour tout dire c’est mon RSA activité qui m’a permis de payer les archives de l’INA sur les insecticides. J’ai déposé cette année un dossier d’aide à l’écriture pour un film plus ambitieux d’alpinisme au Pérou et j’ai obtenu deux avis négatifs de la SCAM et du CNC. Le milieu du DVD traverse une crise sans précédent et pour m’assurer que mon film ait une bonne visibilité au cinéma, je le sors moi-même au cinéma, et c’est donc moi qui prends en charge tout l’investissement lié à la sortie en salle… Donc je dois dire que c’est une constante remise en question mais au moins je reste libre, ce qui n’a pas de prix !

 

« Je me surprends même quelquefois à me dire comment est-ce possible de sortir un film au cinéma avec aussi peu de moyens, mais je redéconnecte mon cerveau aussitôt car le plus important reste qu’il sorte au cinéma et qu’il y ait des spectateurs dans la salle… »

 

IC : 2011 à 2015, en quatre ans vous avez acheté du matériel, tourné deux films documentaires, géré et organisé leur projection en salles. Quel est aujourd’hui votre principal objectif ?

GB : Entre temps j’ai également laissé de côté le documentaire et j’ai retravaillé 2 ans dans les vignes en 2012 et 2013. L’idée de tourner « Insecticide Mon Amour » est arrivé lors des traitements insecticides du vignoble en 2013 et je me demandais vraiment si j’allais avoir le courage de repartir dans cette galère de tournage où je n’ai jamais d’argent d’avance, où je fais des choix de vie qui ne correspondent pas exactement à mes rêves, notamment abandonner en partie la montagne pour concentrer mon énergie et mes finances sur des films que je fais surtout pour informer les autres (car finalement je suis personnellement déjà convaincu par les sujets que je traite). L’avenir reste encore assez incertain, j’ai de nombreux projets de documentaires dans la tête, des amis me poussent à continuer, en tout cas un moment dans cette voie, mais en même temps au quotidien, cela reste très lourd à porter surtout vu la conjoncture culturelle où le gratuit est devenu une norme difficilement compatible avec la réalisation de documentaires engagés !

IC : Quel est votre moteur ?

GB : C’est une grande question que je me pose souvent. Je pense que j’ai besoin de faire ma part à l’image du Colibri si bien expliqué par Pierre Rabhi. Est-ce que le monde changera selon ce que j’insuffle ? Je l’espère mais j’ai de gros doutes… Je sais que grâce à « La Clef des Terroirs » pas mal de vignerons ont vu la biodynamie d’un autre œil, ils ont commencé à faire leur première préparation biodynamique, des jeunes m’ont même dit qu’ils avaient enfin trouvé une orientation professionnelle… Je pense que c’est ça qui m’anime ! Que le maximum de personnes se convertisse vers plus d’amour de la nature et avant tout les personnes qui sont à la base de notre alimentation. Même si je fais également mes films pour le grand public, mon souhait le plus cher serait que le maximum de surface soit travaillée en agriculture biologique afin d’arrêter d’utiliser et de croire que la chimie est la seule voie possible pour nourrir la planète !

IC : Comment obtient-on un visa d’exploitation pour le cinéma ?

GB : Il faut dans un premier temps déposer le nom du film au RPCA, puis il faut déposer un dossier de visa complet au CNC qui le visionne pour donner son aval afin de dire s’il peut être projeté en « Tout Public » ou s’il a des restrictions. C’est beaucoup plus simple que ce que je pensais au départ !

IC : Œnologue et viticulteur, vous pourriez produire un reportage ou un court métrage mettant en scène la BD de Davodeau « Les Ignorants »…

GB : Richard Leroy est un ami qui est déjà présent dans « La Clef des Terroirs », c’est d’ailleurs assez drôle car Etienne Davodeau travaillait sur sa BD en même temps que je tournais mon film et Richard m’en avait pas mal parlé sans que je prenne conscience de la portée de la BD. Le jour où Richard m’a offert le « livre » en avant-première avec un autographe de Davodeau, je suis resté un peu con, car je n’imaginais pas une aussi belle BD. Elle a eu un succès bien mérité et j’ai depuis fait connaissance d’Etienne avec qui nous échangeons de temps en temps sur le net. Il y a un des bonus du DVD disponible sur lui en ligne d’ailleurs.

IC : Un « fil d’actu », des photos de voyages, on est un peu perdus entre le blog et le site professionnel…

GB : C’est un peu voulu de se perdre ! De se poser la question du « Qui se cache derrière tout ça ? ». C’est pas trop évident de simplifier mais pour aller à l’essentiel, le site « La Clef des Terroirs » traite des sujets autour de l’agriculture et des pesticides, « Dahu Production » devait être un site pour mon activité mais comme je communique un peu pour mon éditeur et qu’il y a de nombreuses choses dont j’ai envie de parler en dehors de l’agriculture, cela devient un site rempli de tout ce que je trouve d’inspirant sur le net. Quant à la boutique, elle est devenue depuis cet été mon propre site de vente en ligne (en cours de refonte de la page d’accueil car le crowdfunding est terminé). Mais ça n’est qu’une partie visible de l’iceberg… C’est beaucoup plus compliqué d’expliquer la logique de communication qu’il y a derrière et les raisons de tous ces choix. Mais pas d’inquiétude, tout est à sa place et prendra forme avec le temps.

IC : Vous tournez actuellement une suite  à « La Clef des Terroirs » ?

GB : Effectivement, l’idée de tourner une suite de « La Clef des Terroirs » a germé lors de la tournée cinéma avec le premier opus alors qu’une question revenant souvent était « Y a-t-il des femmes dans ce milieu biodynamique ? ».

 

« Je me suis rendu compte à ce moment-là que je n’avais intégré aucune femme ! Donc pour rétablir la parité, je me suis dit que je pouvais faire un documentaire sur le même thème mais d’un point de vue féminin… »

 

C’est très intéressant et cela fait plus d’un an et demi que j’ai commencé à tourner, il me reste encore un peu plus d’un an pour tout finaliser ce que j’ai envie de montrer.

IC : Qu’en est-il de votre parenthèse en Inde ? Le projet d’y aller à pied en 2014 s’est-il réalisé ? En avez-vous tiré un film ?

GB : L’Inde est un pays qui m’a toujours attiré, j’y suis allé une première fois en 2012 pour découvrir la communauté d’Auroville dans le Tamil Nadu, les bords du Gange à Varanasi et une magnifique plantation de thé en biodynamie à Darjeeling. Le projet d’y aller à pied depuis la France était le rêve de mon amie, elle avait ça dans la tête depuis toute petite. Un jour la décision a été prise de préparer ce voyage, nous sommes réellement partis de Paris mais les choses se sont rapidement compliquées entre nous et j’ai décidé de continuer une partie seul avant de me rendre compte que ce n’était pas mon projet de vie et que je préférais réaliser des documentaires en Europe. C’est d’ailleurs pendant cette période que nous avions commencé à réaliser « Insecticide Mon Amour » en passant par la Bourgogne puis je l’ai finalement fait seul. C’est lorsque je suis arrivé en Ardèche puis en Italie que j’ai commencé à réaliser la suite de « La Clef des Terroirs »  avec uniquement des femmes vigneronnes en biodynamie. Comme je l’ai dit plus haut, je suis encore en tournage de ce film.

Si vous souhaitez aider Guillaume Bodin à réaliser et produire ses films, n’hésitez pas à partager le plus possible les liens de ses films, également disponibles en DVD (en vente sur son site), ainsi que le programme des passages en cinéma. Instant City remercie Guillaume Bodin pour cette très belle rencontre.

 

 

« La Clef des Terroirs », la bande-annonce

 

 

« Insecticide Mon Amour », la bande-annonce

 

 

Rencontre avec Guillaume Bodin, réalisateur du film « La Clef des Terroirs »

 

 

Pour aller plus loin

Dahu Production

 La Clef des Terroirs

Insecticide Mon Amour – Evénements à venir

 

 

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